La Corée du Nord de l’Afrique

Paranoïa du régime, atteintes aux droits de l’homme, nationalisme exacerbé, enrôlement forcé dans l’armée, disettes… Voyage au cœur de la dernière vraie dictature du continent.

Défilé de femmes soldats à Asmara, le 13 novembre 2009. © Nicolas Guillén

Défilé de femmes soldats à Asmara, le 13 novembre 2009. © Nicolas Guillén

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Publié le 17 mars 2010 Lecture : 4 minutes.

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La Corée du Nord de l’Afrique

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S’il est un homme capable, en France, de raconter l’effondrement du mythe révolutionnaire érythréen, c’est bien Bernard Kouchner. Il y a trente-cinq ans, le French Doctor de retour des maquis héroïques d’Akordat et de Teseney frappait en vain à toutes les portes de l’Élysée et du Quai d’Orsay pour que Paris reconnaisse l’indépendance de l’Érythrée. Il y a trois mois, le désormais ministre des Affaires étrangères écoutait, un peu effaré, son homologue venu d’Asmara, Omar Saleh, lui exposer, avec de forts accents de paranoïa, le complot international dont est victime son pays. À en croire l’envoyé du président Issayas Afewerki, le régime érythréen est innocent de tout ce dont on l’accuse : il n’arme pas les Shabab islamistes somaliens, il ne menace pas la sécurité de Djibouti, il respecte les droits de l’homme, et l’État-caserne que d’aucuns décrivent n’est que la forme suprême et autoprotectrice de la vraie démocratie. À l’entendre, tout le mal vient des États-Unis, qui dictent leur loi dans la région, et plus particulièrement de Susan Rice, la représentante américaine à l’ONU, laquelle aurait délibérément choisi de privilégier le puissant ennemi héréditaire éthiopien au détriment de la Cendrillon érythréenne. À preuve : sommé depuis dix ans par la Cour internationale de justice de La Haye d’évacuer les hauteurs frontalières de Badme et de les restituer à son voisin, le frère ennemi Mélès Zenawi ne s’est toujours pas exécuté. Et nul ne vient le lui reprocher.

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Reportage photo de Nicolas Guillén, l’un des derniers journalistes à avoir pu s’y rendre.

Mentalité d’assiégés

Ce dernier point est incontestable. Mais il est le seul. Car pour le reste, le mouvement de libération exemplaire qui lutta pendant trois décennies contre l’armée du Négus Haïle Sélassié puis contre celle de son successeur Mengistu avant d’arracher l’indépendance en 1993 s’est transformé en l’un des régimes les plus clos et les plus répressifs de la planète. En queue de tous les classements mesurant l’état des libertés, fermé aux ONG, aux institutions spécialisées des Nations unies et aux journalistes*, la Corée du Nord de l’Afrique est aujourd’hui la dernière dictature du continent. De leur mao-castrisme originel, Issayas Afewerki et ses proches n’ont retenu que la mentalité d’assiégés, le nationalisme ombrageux, l’esprit policier et les techniques d’encadrement d’une population de quatre à cinq millions d’habitants caporalisée, où tout homme et toute femme de 16 à 50 ans appartient à l’État. À cet égard, la guerre des tranchées sanglante qui opposa l’Érythrée à l’Éthiopie de 1998 à 2000 – et qui se solda par la défaite militaire des Érythréens, écrasés sous le nombre – marque un tournant. Au nom de l’État d’exception, les quelques libertés politiques, syndicales et associatives qui existaient encore ont été étouffées, sur fond de misère économique. Depuis, et à l’inverse du communisme selon Lénine, l’Érythrée, c’est un peu les Soviets moins l’électricité. Avec un petit côté Khmer rouge : il n’y a plus d’université à Asmara, les intellectuels n’y sont pas les bienvenus, et aucune élection présidentielle ou législative ne s’est tenue depuis l’indépendance.

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Des constructions à l’abandon dans la ville portuaire de Massawa. Le conflit avec l’Ethiopie
entre 1998 et 2000 a fait 100 000 morts et a profondément affecté l’économie.
(Nicolas Guillén)

Certes, les dirigeants du Front populaire pour la démocratie et la justice, parti unique issu du FLPE, mettent en avant quelques réussites rarissimes en Afrique : zéro corruption, zéro délinquance, école gratuite obligatoire, accès aux soins garantis pour tous. Mais une dictature vertueuse n’en est pas moins une dictature. Signe qui ne trompe pas : ce pays dont les habitants ne peuvent pas sortir légalement, sauf autorisation délivrée exceptionnellement par un haut responsable et à condition de ne plus être mobilisable (c’est-à-dire d’avoir plus de 50 ans), a l’un des taux de fuite parmi les plus élevés de la planète. On quitte l’Érythrée comme on s’évade d’une prison, en prenant tous les risques et notamment celui d’être abattu par les gardes-frontières. La fierté légitime des fighters de la guerre d’indépendance aujourd’hui au pouvoir à Asmara s’est muée en une obsession paranoïaque de la sécurité qui vise, avant tout, leur propre peuple. Une dérive qui n’est pas sans rappeler celle qu’a connue la Guinée de Sékou Touré. Avec les conséquences que l’on sait.

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* J.A. a tenté, en vain pendant près d’un mois, d’obtenir un entretien avec l’ambassadeur d’Erythrée en France afin de recueillir le point de vue officiel des autorités d’Asmara. L’accueil réservé à nos multiples demandes a toujours été courtois, mais le rendez-vous n’a jamais été accordé.

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